I don’t believe Bob Marley died from cancer
Thirty-one years ago, I would have been a Panther
They killed Huey, ‘cause they knew he had the answer
The views that you see in the news is propaganda
- Dead Prez, Propaganda
Le poignet fraîchement étampé par le préposé des Foufounes Électriques, mes compères et moi-même gravissons le petit escalier de fer encadré de longs murs sombres menant au deuxième. Déjà, la verve rythmée des emcees à l’œuvre sur scène nous parvient. Passés le seuil de la salle où le spectacle a lieu, nous pouvons sentir les percussions et les notes de basse vibrer dans l’entièreté de notre être. S’évertuant sur scène : deux rappeurs énervés, parcourant la scène d’un bout à l’autre, s’échangeant habilement les rimes, comme des acteurs s’échangent des répliques. Nul doute possible : nous sommes dans un show de hip-hop; un show de Dead Prez, pour être plus précis. Et croyez-moi, la précision est de mise. Pourquoi? s’enquerront certains.
Quiconque a déjà entendu le genre de hip-hop qui se fraye un chemin jusqu’aux palmarès des stations de radio commerciale et des chaînes de télévision spécialisées peut probablement deviner la réponse à cette interrogation. À l’ère où la plupart des rappeurs pataugent lamentablement dans le matérialisme, la misogynie, la promotion de la décadence des riches et célèbres, l’homophobie et la vantardise, Dead Prez détonne. Le passage ci-dessus, issu de la chanson Propaganda, constitue un parfait exemple du genre de messages que les deux rappeurs désirent propager. Pour stic.man et M1, les deux membres du groupe, il ne s’agit pas seulement d’éviter de réitérer les insipidités du hip-hop moderne : il faut aller plus loin. Les chansons de Dead Prez sont des complaintes pleines de sincérité, des appels à la liberté, des pamphlets prenant parfois des allures de manifestes révolutionnaires. Elles constituent des dénonciations sévères, voire incendiaires, de la société américaine contemporaine; une société qui, déclarent-ils sans se gêner, n’a rien de commun avec le rêve qu’on lui attribue souvent. L’impressionnante variété des thèmes que les deux New Yorkais abordent témoigne d’ailleurs bien de l’ampleur de leur désillusion : l’éducation publique, le racisme, la discipline, la répression, la corruption, le sexisme, le système carcéral, la santé humaine, et j’en passe. Certes, leur ton est assurément hip-hop et gangsta, mais leurs propos sont caractérisés par une profondeur des plus rafraîchissantes.
On comprendra donc pourquoi l’excitation est palpable lorsque DJ Blaster s’empare du microphone pour annoncer l’arrivée imminente des deux coqueluches du moment. Quelques scratches plus tard, DJ Mike, le maestro du duo de l’heure entre sur scène, prêt à faire des ravages. La fébrilité s’empare des spectateurs, une rumeur d’excitation émane de la foule impatiente.
Finalement, le moment arrive. D’un pas nonchalant, les deux acolytes font leur entrée. M1 est coiffé d’une casquette au motif de camouflage et son torse arbore le mot « MILITIA », écrit en lettres safran sur son t-shirt noir. Stic.man, quant à lui, porte des lunettes de soleil noires tout droit sorties des années ’80 et un mohawk lui parcoure le crâne de la nuque au front. La salle va exploser. D’entrée de jeu, le public se joint aux deux rappeurs pour scander le refrain évocateur du morceau Radio Freq : « Turn off the radio! Turn off that bullshit! ». Nous sommes partis.
Les deux artistes se déchaînent, interprètent leurs chansons avec la même fougue qui les animait probablement au moment de les écrire. Ils parviennent avec brio à prouver que réfléchir et faire la fête peuvent bel et bien aller de pair. Leurs propos insistent sur un principe bien particulier : devant les déboires d’une société injuste, il ne s’agit pas de se morfondre, mais de s’éveiller, de se soulever. Et n’allez pas croire que c’est seulement à travers leurs chansons que les deux acolytes transmettent leurs idées au public. Ils se font aussi revendicateurs au fil des multiples interactions qu’ils entretiennent avec le public, entre les différentes pièces : « It’s not because Obama’s in power that we like Uncle Sam! » ; « I put down the Bible, that’s when I started to learn… » Leur ton, sans tomber dans la condescendance, ne se cache pas de regorger d’opinion, de positions que les deux emcees décortiquent, expliquent, raisonnent. Les clichés propres à trop de chansons hip hop s’évaporent au profit de réflexions intelligentes, ce qui soulage mes oreilles et, à en croire l’ambiance qui règne dans cette petite salle des Fouf’, celles de beaucoup de spectateurs inspirés.
Qui plus est, les deux rappeurs sont aussi passés maîtres dans l’art… d’être rappeur. Autrement dit, ils ne font pas que philosopher, ils affichent une maîtrise aiguisée de leur art. Sur des beats concoctés par un DJ manifestement expérimenté, les rimes riches (à multiples syllabes) se succèdent; leurflow est des plus fluides, leurs refrains sont évocateurs. Ils offrent même aux gens présents un pur bonbon hip hop : des interludes a cappella, rappés comme seuls de bons rappeurs savent le faire. Puis, mes yeux s’illuminent lorsque la folie pure et simple s’empare de la foule au moment où la vibrante ligne de basse de leur gigantesque succès intitulé Hip Hop commence à remplir l’endroit. « It’s bigger than HIP-HOP, HIP-HOP, HIP-HOP! » scandent les spectateurs, en faisant flotter leurs bras en l’air de droite à gauche. À un moment, M1 et stic.man remettent même le micro à DJ Mike, qui enfile quelques couplets bien sentis. Les membres du trio profitent d’ailleurs du moment pour souligner que leur toute première présence à Montréal tous ensemble (qui est aussi la dernière, selon leur dires… ils ne disent pas pourquoi) coïncide avec le dixième anniversaire de la sortie de leur premier (et magistral) album Let’s Get Free. Cette soirée de célébration, haute en couleur, s’avère donc digne de l’occasion.
Au terme de la soirée, une question continue à me titiller les neurones : pourquoi n’existent-ils pas plus de groupes de hip hop du même genre que celui de Dead Prez?
Dead Prez (de passage aux Foufounes Électriques le 19 octobre 2010)
Album Information Age en cours de production, date de sortie non-annoncée.
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