Teinté de blanc, d’émotions, de grands espaces, mais surtout de sérénité, le cabaret du Mile-End nous proposait bien plus que de la musique mercredi passé. Issue du Nunavik, Elisapie Isaac a valsé entre sa langue natale, l’anglais et le français pour nous raconter sa culture.
La scène s’éclaire sur deux femmes face à face. Vieille tradition du Nord, elles se lancent dans du chant de gorges qui tient plus du beat électro que du grondement sourd typique. Elisapie resplendit dans sa petite robe de dentelle blanche. Elle pourrait sembler fragile, mais sa conviction, son jeu et sa manière de chuchoter au public nous dévoilent une femme forte et confiante.
Étonnamment, c’est plutôt rythmé. Parfois country, la belle est toujours aussi intense dans sa délicatesse. « Nothing in the world is free », lâche-t-elle presque a cappella sur le son qui s’éteint avant de s’adresser à la foule. Les mots s’entrechoquent, sa voix est douce et profonde lorsqu’elle nous explique en français que son peuple vit simplement, instinctivement, selon le soleil et les étoiles. Le reste m’échappe, car elle conclut sur quelques bribes d’inuktitut. Une sonorité charmante, dommage qu’il n’y est pas de sous-titres pour comprendre le sens.
Si les «hommes blancs », comme elle qualifie les Québécois, sont un peu déboussolés par son inside qui fait rigoler quelques habitants du Nord, l’incompréhension s’envole dès les premières notes de Silence, cover du bijou de Fred Pellerin. L’hommage québécois se poursuit avec les mots de Richard Desjardins sur le son de Pierre Lapointe. Lente et grave, sa voix semble se confondre avec celle d’Arianne Moffat.
Happy hippie Elisapie
« Les Inuits aussi ont connu Dylan et les folksongs », confie-t-elle en souriant. Cheveux longs, guitare et marijuana, Elisapie aurait aimé vivre à l’époque des « hippies inuits ». Amoureuse de la musique de Cohen, elle rêve de le ramener dans son igloo, histoire d’observer les aurores boréales danser en écoutant du Bob Dylan, son « beloved Bob ».
Son look, sa voix, son style est contemporain, voir avant-gardiste, mais on sent bien la fierté de ses racines transpercer à travers la peau mate de cette Inuk urbaine. Elle partage la scène avec deux autres artistes issues des Premières Nations. Samian d’Abitibi rap en Algonquins et en français puis Taqralik Partridge du Nunavik rap en anglais.
Taqralik Partridge et Samian
Oui, oui, vous avez bien lu : rap. En fait, c’est plutôt du Spoken Word selon Elisapie. Taqralik excelle en alliant rimes et humour au grand plaisir de l’anglophone de service qui m’accompagne : « Yes! It’s in english! » C’est un spectacle assez équilibré, on s’aide tout au long à traduire la subtilité de la langue natale de l’autre sans pour autant avoir la chance de saisir l’inuktitut. Taqralik Partridge a du coffre et partage l’intensité des filles du Nunavik si on se fit à Elisapie comme comparaison. Cette écrivaine et chanteuse de gorge nous livre sa poésie en empruntant des contes inuits et des rythmes hip-hop. Si ce n’est pas toujours évident de saisir ses mots, car la musique est un peu forte, le résultat reste efficace.
Samian s’attaque à la politique et aux injustices avec tout autant d’intensité. Aux premiers abords, c’est un peu stéréotypé comme vision des premières nations, mais j’imagine que ça fait partie de leur réalité lorsqu’il fait rimer les viols, l’alcool et le suicide… C’est triste, mais ça existe. Ça m’aurait émue si seulement… Si seulement je n’avais pas déjà vu Samian en tournée pancanadienne avec la Gouverneure générale sous le thème l’Apathie c’est plate! Autrement dit, il encourage les jeunes à s’exprimer dans un dialogue avec la GG. Dès que le débat s’est corsé, madame Jean envoie son attaché de presse trier les questions… Puis, Samian chante sa chanson et plus un mot. Il chante l’importance de se mobiliser et, quand il en a l’occasion concrètement, c’est le mutisme… Disons que de le revoir répéter le même message m’a laissée froide.
Qu’Élisapie soit un porte-étendard de la culture inuit, ça me va, car elle a un talent incroyable et une manière d’être qui bouleverse. C’est une artiste à part entière. Mais que dire de la venue de Samian qui raconte l’Abitibi sans avoir la touche magique d’Elisapie… J’avais l’impression qu’il était subventionné pour partager son coin de pays. C’est de l’art ou de la pub pour une culture mise de côté? Pourtant, Elisapie était aussi ouverte que lui sur ces racines, c’était juste avec une pointe de subtilité qui nous faisait rêver. C’est peut-être parce que l’Abitibi ne sonne pas aussi poétique que l’immensité de l’Arctique?







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