En entrant dans le fameux Quai des Brumes, un des lieux ayant entre autres participé à la genèse des Colocs, mon collègue et moi-même devons nous frayer un chemin à travers la foule. L’endroit déborde, l’ambiance enivre déjà, la soirée promet.

C’est Giguère et sa bande qui revendique la scène en premier, sous les clameurs enjouées de la foule impatiente. L’auteur-compositeur-interprète aux allures de hipster s’installe devant un grand clavier, il paraît fin prêt. Le sourire lui colle au visage au même titre que sa barbe châtaine, ses cheveux en tempête tentent tant bien que mal de toucher le plafond. Ses acolytes ont l’air serein, ils et elle attendent qu’il donne le coup de départ.

Dès les premières chansons, sa bonne humeur parvient à me gagner. Le groupe offre au public un folk entraînant, soutenu en grande partie par les notes de piano, et où les voix occupent une place importante. Vu la qualité des paroles, il ne pourrait en être autrement. En effet, les textes de Giguère sont imprégnés d’un humour complice, parfois malicieux, et d’un esprit terre à terre qui lui confère une belle humilité. Enfilant des titres tels que Noël, j’l’haïs, Toune relax, Viens que je te griffe (une chanson hommage au bar voisin du Quai des Brumes, l’Escogriffe), la bande musiciens s’amuse, ils sont dans leur élément. Lorsque, de sa voix grave et un peu jazzée, Giguère entonne une chanson dans laquelle il raconte un lendemain de veille difficile, on peut même apercevoir quelques sourires en coin naître un peu partout sur scène.

Et n’allez pas croire que Giguère est seul responsable de la magie qui règne dans la salle comble (littéralement, l’événement est complet). Assise à sa droite, Camille Poliquin fait beaucoup plus que lui prêter main-forte; elle parvient à émerveiller la plupart des oreilles tendues se trouvant dans la salle. C’est avec un naturel désarmant qu’elle laisse s’envoler une voix fluide, d’une douceur veloutée. On peut être tenté de tracer des parallèles avec d’autres vocalistes aux cordes vocales particulièrement fines, Cécile Hercule (de Mickey 3D) par exemple. On ne s’étonnera donc point du fait que, aussitôt entamé, son duo avec Giguère charme la foule. Par ailleurs, les harmonies qu’elle partage avec lui durant tout le spectacle constituent de véritables bijoux en termes de cohésion et d’agencement, et ne sont pas sans rappeler les airs tout en douceur de The XX.

Pilou (aussi connu sous le nom de Pierre-Philippe Côté), posté derrière sa batterie, tient le rythme avec brio, l’air relax, alors que Christian David excelle à la trompette, insufflant dans la musique du groupe une vague de chaleur qui a tôt fait de gagner toute la foule.

Le répit de l’épatant trompettiste, après que la bande de Giguère ait pris congé, n’est qu’éphémère. En effet, il s’installe tout de suite après aux côtés de celle qui monte aussitôt sur les planches, souriante : Gabriella Drake. Dès les tests de son, le public est intrigué. La musicienne est assise devant le clavier, un accordéon sur les genoux, le micro aux lèvres.

Puis, le préambule s’achève et Gabriella s’élance. Soutenue par Christian David à la trompette, par l’impressionnant Frank Beauchamp à la batterie et par Alex Pépin à la contrebasse, elle plonge le public dans une fête foraine lugubre, dans un cirque aux airs sombres, où l’accordéon parade fièrement. Au milieu de cet univers coloré, elle s’époumone dans de fulgurantes envolées vocales rappelant les chanteuses de soul, mais avec une rage au cœur que j’oserais peut-être qualifier de punk. Elle passe aisément du quasi-hurlement au ton de velours, elle déborde d’émotions théâtrales, elle inspire complètement. Ses doigts se baladent sur les touches ivoire de façon irrégulière : parfois avec une touchante délicatesse, parfois dans une frénésie déchaînée.

Côté paroles, l’auteure-compositrice-interprète ne donne pas sa place non plus. J’ai pu attraper quelques savoureuses lignes de ses chansons parfois en français, parfois en anglais :

« I don’t need any land to know where I stand »

« J’ai quitté mon pays et j’ai ainsi assuré ma destinée »

Elle touche plusieurs thèmes, dont l’accueil désolant que les autorités réservent parfois aux musiciens de la rue : « Espèce de pas permis, espèce de gypsy, qu’est-ce que vous faites ici ? », scande-t-elle passionnément dans le refrain d’une de ses pièces. Au terme de sa moitié de spectacle, j’en suis convaincu : il me faudra garder un œil sur cette demoiselle nommée Gabriella Drake.

La bouffée de fraîcheur qui m’attend dehors me fait du bien. Je savoure le bonheur d’avoir vécu ce moment bourré de talent frais. Ces deux artistes, me dis-je, font partie de la vague de musiciens francophones du Québec, d’interprètes qui ne voient pas la musique comme une toile devant laquelle la voix prend toute la place. Giguère ne considère pas ses cordes vocales comme la colonne vertébrale de sa musique. Pour lui, elle n’est qu’un instrument particulièrement évocateur. Il fait partie de ces artistes qui paraissent amoureux de la musique dans son ensemble et dont l’œuvre témoigne de cet amour. D’autres exemples ? On n’a qu’à penser à Bernard Adamus (dans la salle ce soir-là, d’ailleurs), dont l’œuvre est clairement blues, à David Marin, qui donne assurément dans le folk-rock, à We Are Wolves, qui sonne indéniablement électro-rock. Ces artistes, comme les plus grands avant eux, semblent avoir effectué des choix réfléchis par rapport à chacun des aspects de leurs chansons, et donc pas seulement par rapport à la voix de l’interprète vocal. Dans un Québec baignant dans la sauce Star Académie (le dernier gala de l’ADISQ nous l’a prouvé), Gabriella Drake et David Giguère ont tout mon soutien.

Puisse toute cette bande de musiciens connaître le succès qu’ils méritent! À surveiller…

http://www.myspace.com/davidgiguere

Photographies : Hans Bobanovits

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