Je me suis toujours demandé si la musique de Godspeed évoquait l’espoir ou le désespoir. Et le spectacle commence par une réponse : le mot hope apparaît de façon saccadée sur un écran noir. Un mot de métal qui nous martèle de sens. Après une escale dans la mélancolie, où Godspeed nous propose d’en faire une anatomie – rien de moins – le spectacle prend rapidement une tournure définitivement plus mélancolique.

Avec la pièce Storm, la rupture est radicale. Même cette pièce, d’une douceur ensorcelante, n’a pas pu calmer l’angoisse qui a surgit en moi au moment où les images de fleurs et de soleil sont devenues des oiseaux tournoyant encore, encore et encore. Noirceur et répétition. L’espoir d’un malaise qui pourrait s’estomper. À partir de ce moment, plus moyen de recevoir la musique passivement, c’est tout notre être qui devra prendre part au spectacle qui se déploie devant nous. Nous n’aurons droit qu’à de courts interstices de repos entre l’horreur de la dévastation du monde, mis en images par l’amoncellement infini de déchets, dans une nature meurtrie par l’industrie humaine.

Suivra Rockets Fall On Rocket Falls, on atteint alors le paroxysme du spectacle : toute l’horreur et l’angoisse inhérente au capitalisme industriel nous sont lancées violemment au visage, à l’oreille. Plus moyen de le nier, le monde court à sa perte, dans un mouvement qui nous dépasse de par sa grandeur, de par sa laideur. Mais on n’est pas encore dans le désespoir, il reste toujours l’espoir de la colère qu’on ressent dans The Dead Flag Blues. Le spectacle se termine toutefois sur Blaise Bailey Finnegan III, avec ce poète qui énumère les fusils qu’il possède et les images de manifestations, qui nous rappellent que christ, ça manque d’amour de le monde.

« - Do you think things are gonna get better before they get worse?  – No way. Things are just gonna get worse and keep on getting worse. »

Godspeed, c’est pas l’espoir ou le désespoir. Godspeed, c’est une musique qui travaille sur les deux, à la fois. Une musique qui se meut par une dialectique constante entre des extrêmes si opposés qu’on les croirait irréconciliables. Godspeed, c’est le travail harmonieux et méticuleux qui cherche la réconciliation sans nier ses éléments fondamentaux, c’est-à-dire la multitude d’émotions qui compose l’expérience humaine. La progression du spectacle contient une dynamique interne : on part de l’espoir et on se rend au désespoir. Pourquoi la boucle n’est-elle pas revenue vers l’espoir ? Cette question me reste encore en tête. Peut-être juste le manque de temps. Peut-être que, finalement, c’est une logique inébranlable, un constat sur notre monde. Pourtant au plus creux d’une pièce comme Moya, alors qu’on tremble de peur et de tristesse, il y a ce petit xylophone qui nous garde de sombrer, ce xylophone de l’espoir. Godspeed ne donne pas de réponse, ce n’est pas un groupe qui nous explique le monde, mais qui nous interpelle sur celui-ci, afin qu’on constate et qu’on agisse. Le constat amené par ce groupe n’est qu’une première étape, c’est-à-dire que la prise de conscience est l’élément déclencheur de ce qui pourrait être un mouvement visant à modifier qualitativement ce monde, qui s’appauvrit à tous niveaux.

Évidemment, ce que j’avance ici ne sera probablement pas partagé par tout le monde. Effectivement, comment puis-je affirmer tant de choses sur une musique instrumentale ? Sur quoi est-ce que je fonde pour donner tant de sens à une musique qui s’appréhende d’abord individuellement ? Je pourrais  avancer que Godspeed est reconnu pour ses positions anticapitalistes. Il suffit de voir comment les spectacles à Montréal se sont organisés. Des billets à 12$ où tous les profits seront remis à un organisme de charité. Des billets en vente uniquement dans des magasins indépendants, en marge des grands réseaux de distribution. Un nombre limité de billets et aucun billets promotionnels pour les médias. D’ailleurs leur absence rayonnante dans les médias est une forme de contestation de leur part, tout en étant un respect inouï envers leurs fans.

Mais je crois que c’est encore plus profond que cela. Parce que si c’est vrai que Godspeed est avant tout une musique qui nous interpelle en tant que sujet, c’est ensuite pour nous pousser à nous ouvrir à l’universel, à l’autre, aux autres. L’angoisse qu’on peut ressentir, surtout dans les deux premiers albums, ne peut se résorber qu’en la présence de l’autre. D’où l’intensité du spectacle, puisque c’est collectivement qu’on vit cette expérience, vécue ailleurs individuellement. La tonalité de Godspeed vient nous ébranler au plus profond de notre âme, et on vit tous et toutes différemment ce moment. Et c’est seulement dans cette ouverture qu’on arrive à comprendre ce que l’on ressent et pourquoi on le ressent comme tel. Cette âme perturbée, c’est elle qui nous forcera à trouver la lumière rédemptrice, à vaincre la peur de l’isolement.

Grâce à cette série de spectacles, j’ai enfin compris ce que voulais dire cette musique, pourquoi elle me troublait autant et à quoi cela pouvait-il servir. J’ai été confronté aux images, j’ai été interpellé par mon voisin, par mon ami, par tous ces étrangers venus vivre une expérience qui nous dépasse. Alors pour reprendre mon interrogation initiale, je réaffirmerais que Godspeed ne se place ni dans l’espoir, ni dans le désespoir, mais justement dans ce fossé qui se place entre les deux. C’est cette zone d’inconfort qu’ils nous forcent à explorer. Après tout, nous sommes les sujets de nos vies, à partir du moment où nous acceptons cette vérité, il ne nous reste plus qu’à reconquérir cette liberté qui nous a été volée.

Merci Godspeed You! Black Emperor.

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