Technical Kidman et Passwords au Divan Orange
Photos : Clovis-Alexandre Desvarieux
Il fait 25 degrés dans les rues bruyantes de Montréal en ce doux jeudi soir de fin de printemps. Les innombrables jours de pluie, que toutes et tous ont déploré un peu amèrement, ont au moins donné à l’air une odeur florale agréable, à faire rougir de jalousie n’importe quel fabricant de savon à lessive. L’allure mélancolique qu’avait pris la météo ces derniers temps a, pour ce soir au moins, cédé sa place à un air de fête. Et c’est tant mieux.
À mon arrivée, le Divan Orange regorge de hipsters enjoué(e)s; des demoiselles aux chemises amples et des damoiseaux aux pantalons serrés déambulent un verre à la main, gesticulant allègrement. Une légère fébrilité règne, une espèce d’électricité ne s’imposant pas trop, comme si l’été venait de sortir de sa torpeur hivernale et qu’il avait bu une première gorgée de café.
Aux abords de la scène, les tests de son vont bon train, l’endroit se remplit doucement, l’ambiance s’installe peu à peu. Déjà gonflé à bloc, Mathieu Arsenault, chanteur, bassiste et responsables des sonorités électro du groupe Technical Kidman s’affaire avec concentration à s’assurer que tout soit fin prêt pour l’heure du spectacle. Coiffé de son éternelle casquette multicolore, il branche un câble là, fait un ajustement ici, échange quelques mots avec ses deux acolytes Thomas B. Champagne (clavier, guitare) et Guillaume Sylvain (batterie), appuie sur deux ou trois boutons, s’arrête un instant pour réfléchir. Il semble habité par l’enthousiasme qui caractérise les passionnés lorsqu’ils s’adonnent à leur activité de prédilection. Il est debout devant sa petite interface MIDI, basse à la main, au moment où le technicien sonore du bar lui demande de tester le microphone. Sans la moindre hésitation, il s’élance dans un couplet de la pièce THINGS, avec une authenticité brillante de confiance. Un silence étonné s’empare de la foule grandissante, le temps d’un genre de WOW collectif. Un bon début.
Après une courte pause, les trois musiciens remontent sur les planches, mais on ne semble plus avoir affaire à la même bande. Les trois artistes affichent un air solennel, alors que Mathieu procède à sa traditionnelle distribution des tambourins aux spectatrices et spectateurs intéressé(e)s. De retour sur scène, il s’empare lui-même d’un tambourin et, semblant possédé par son art, il en joue de concert avec la foule, tout en se tortillant de façon expressive. Un roucoulement métallique continu vibre dans l’air, lorsque, d’un coup sec, le groupe saute à pied joints dans un rock énergique.
Dès les premières notes, ça décape! L’ambiance sonore est pleine à craquer, le silence est loin, enterré sous plusieurs retentissante couches de synthétiseurs, ainsi que sous le rythme de batterie effréné et les riffs de guitare joués à toute vitesse. Le qualificatif « psychédélique » qu’on attribue souvent à Technical Kidman n’est pas sorti de nulle part, on s’en rend bien compte. D’une pièce à l’autre, les moments sont tantôt très intenses, tantôt plus planants. La seule constante est la voix d’Arsenault, toujours empreinte d’une certaine amertume et bourrée de reverb. À travers la tonitruance mi-électro, mi-rock et complètement insolite, on peut attraper quelques bribes de la complainte du chanteur inspiré : « Wishing there was something more ». Les lignes de basse, quant à elles, sont parfois très régulières, très électro, alors qu’en d’autres instants, elles prennent une allure plus funky et entraînante. Côté mélodie, on se régale du doigté de Champagne, qui semble en transe, penché au-dessus de son clavier à jouer de longues notes riches et chaudes. Juste à côté de lui, Sylvain est installé derrière sa batterie et enfilent des rythmes inusités avec une énergie étonnante. Le groupe brille particulièrement par sa présence sur scène : on sent le trio très absorbé, très sérieux dans sa démarche. Entre les morceaux, Arsenault pointe des gens du public du doigt, au hasard, et, en continuant de pointer, échange avec l’élu(e) du moment un regard digne d’un hypnotiste. L’étrangeté que peuvent revêtir les passionnés est parfois bien particulière, et tous s’en réjouissent.
Au terme de la cinquième pièce, les spectateurs et spectatrices en redemandent. Littéralement! En effet, le seul bémol du moment est la courte durée de la frugale prestation de TK, qui laisse la foule sur son appétit. Lorsque je lui en parle plus tard dans la soirée, Arsenault m’assure que plusieurs morceaux sont en cours de création. Nous nous armerons donc de patience.
Après un interlude plutôt bref, la belle bande de Passwords atterrit sur scène. Ils sont plus nombreux que leurs prédécesseurs scéniques : deux guitaristes-vocalistes (les fondateurs du groupe Thomas l’Allier et Emmanuel Éthier), une claviériste-vocaliste (Carmel Scurti-Belley), un bassiste (Maxime Castellon) et un batteur (José Major). Ils agrippent leurs instruments avec soin, les ganses chevauchent les épaules, les doigts effleurent les touches de clavier, les pieds de microphones sont ajustés. Quelques regards se rencontrent sur scène. Puis, à l’unisson, dans une cohésion irréprochable, les six membres du groupe bondissent, plongeant dans un morceau mélodique. D’une chanson à l’autre, ils nourrissent la foule à satiété grâce à un son complexe et étudié. On sent beaucoup de pratique derrière tout ça, ainsi qu’un goût de donner à l’indie-rock un côté un peu garage, un peu sale. Chaque morceau explose de puissance vocale, alors que les trois voix d’Éthier, l’Allier, et Scurti-Belley entonnent des airs parfois accrocheurs et égayants, parfois intenses, voire un peu épiques. Les solos pleuvent, surtout ceux pondus par l’un ou l’autre des guitaristes, et ils débordent de distorsion et d’un bon dosage d’effets.
Ce qui me fait énormément plaisir–et je ne semble pas être le seul à qui cela plaît!–c’est que l’indie-rock de Passwords ne permet pas d’oublier qu’il s’agit bien de rock, et pas seulement d’indie. Trop de musiciens sans vision excusent leur son fade en prétendant jouer de l’indie-rock, alors que leur musique manque bien souvent de la dose d’énergie qui fait toute la beauté du rock. Or, Passwords est aux antipodes de ce phénomène. Le public entassé sur le plancher de danse du Divan Orange a droit à des sonorités bien ficelées, à des chansons qui transcendent le modèle couplet-refrain-couplet, à des idées auditives innovatrices, et surtout à un psychédélisme auquel l’indie-rock ne sous absolument pas habitué. La troupe ne s’est pas mérité une place dans l’incroyable alignement du festival Osheaga de cette année pour rien, cela est clair pour l’ensemble des fêtard(e)s présent(e)s.
À la fin du spectacle, la salle se vide en un éclair, comme si tous devaient aller quérir leur dose d’air printanier. Même la fumée des cigarettes se consumant dans la nuit naissante ne gâche pas le paysage olfactif fleurissant dans l’atmosphère montréalaise.
Et ce n’est qu’un début…
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