C’est un air nocturne d’une agréable douceur qui me caresse le visage tandis que je m’avance vers le petit groupe fumant devant l’Hémisphère Gauche. L’été s’est bel et bien installé dans la métropole, mais la rue Beaubien n’est pas particulièrement animée, s’étant fait voler la vedette par les Sainte-Catherine et de Maisonneuve en cette saison des festivals. Les membres d’Ernie Coombs affichent même une mine plutôt tranquille lorsque je leur serre la main avant d’entrer, juste avant notre petite discussion conviviale sur la musique des maritimes, qui, selon notre humble avis, s’avère étrangement méconnue au Québec. La formation étant du Nouveau-Brunswick, on ne peut que se réjouir du fait qu’elle essaie de remédier à la situation!
À l’intérieur, la maigre foule s’active tranquillement : la barmaid discute avec des clients, une poignée de fêtard(e)s échangent des histoires par-dessus les tables étroites et quelques techniciens s’affairent derrière la console. N’étant jamais venu à l’Hémisphère Gauche, je prends le temps de scruter l’endroit. L’ambiance a des airs punk : les planchers sont noirs, il y a beaucoup de métal le long des bars et des tables, on peut apercevoir d’innombrables mini-œuvres d’art subversif sur les portes des toilettes. L’éclairage est tamisé et on doit descendre dans un « pit », un genre de piscine vide en forme de trapèze, pour se trouver devant la scène, qui est légèrement surélevée; une configuration idéale pour les prestations aux foules populeuses, qui varlopent assez pour ça pousse un peu.
Or, les fans ce soir ne brillent pas par leur nombre, si bien que les quatre membres de Major House doivent inviter la foule à descendre dans le pit pour qu’on sache que le spectacle est sur le point de débuter. On ne se fait pas prier. Aussitôt que quelques fêtard(e)s se changent en spectateurs et spectatrices, Vincent Ford (guitare, voix, percussions), Eliott Durocher (guitare, noise, claviers), Étienne Dupré (basse, claviers) et Julien Daoust (batterie, percussions) envahissent l’atmosphère à grands coups de rock funky et sale. Les quelques premières pièces étant instrumentales, elles permettent à tous de se concentrer sur la musique jouée par le band. Elle se caractérise par des mouvements très distincts les uns des autres, qui, malgré les différences qui les séparent, coulent bien, dans une continuité irréprochable. Les lignes de basse sont élaborées, les deux guitares conversent de manière animée, le clavier émet de longues complaintes riches, ponctuées de petits sprints très funky. Lorsque Ford finit par prendre le micro pour nous faire entendre sa voix juste et rauque, cela coïncide avec ses meilleurs moments de tapping. En effet, il se met à jouer sur le manche de sa guitare de ses deux mains, donnant ainsi naissance à des riffs d’une rapidité et d’une qualité impressionnante. Les adeptes de plusieurs styles peuvent trouver leur compte dans la musique de Major House : la basse et les percussions donnent souvent dans le funk sale, le côté mélodique et l’esthétisme de la voix ne sont pas sans rappeler certains bands d’indie rock, les rythmes parfois endiablés et les voix éraillées penchent vers le punk, sans oublier le côté noise et le clavier, qui ajoutent une touche d’électro à cet amalgame de styles. Le public a donc droit à une très solide performance pour se réchauffer les oreilles.
Puis, c’est Bravofunken qui monte sur les planches. Eux aussi ont à faire venir la foule. « Allez, venez, on se fera pas croire qu’on est nombreux! » lance Mélissa Lefebvre, une des deux voix du groupe. Tous se rapprochent et n’ont pas trop de difficulté à demeurer aux abords de la scène, vu le genre de funk-rock qui commence à s’y incruster. Le public met peu de temps à être charmé par les François Leclerc, Jérôme Labonté, Vincent Lefebvre, Mélissa Lefevbre et Rafael Rodriguez, qui manient basse, clavier, batterie, clavier, guitare et voix à merveille. Les tympans sont tous séduits par leurs paroles espiègles (« J’aimerais tellement être la mèche dans tes cheveux, la tresse du milieu! ») lancées sur des rythmes où se croisent rock sale, funk entraînant et pop à saveur électro. Des guitares pleines de distorsion entrent en collision avec des élans mélodiques de synthétiseurs, sur des airs où les voix sont altérées par quelques effets bien dosés. Leurs jams infernaux ne sont interrompus que par une seule ballade, l’excellente Rêve caramel, qui donne vraiment envie d’allumer un briquet au-dessus de sa tête. Le moment fort du spectacle survient lorsque Mélissa Lefebvre entame un conte sur un personnage des plus particuliers, une certaine « grosse Catherine ». Tous et toutes sont suspendu(e)s aux lèvres de la chanteuse et on sursaute presque lorsque cette petite histoire admirablement bien rendue se métamorphose en chanson énergique. Les sourires fusent, les yeux en redemandent… et leurs vœux sont exaucés. En effet, la bande de Bravofunken termine sur une nouvelle pièce disjonctée, qui a pour refrain « Et si on pogne en feu, tant pis pour nous! ». C’est le côté rock de la formation qui est à l’avant-plan durant ce morceau débordant de dynamisme irrévérencieux, qui vient clore une prestation du tonnerre.
Vidéo de Cœur Rubik, de Bravofunken
BRAVOFUNKEN – Un show d’anniversaire (Coeur Rubik) from Turbo Prod. Films on Vimeo.
Au terme du deuxième tiers de la soirée, les membres d’Ernie Coombs agrippent leurs instruments et ne tardent pas à s’en servir. Leur son beaucoup plus folk que leurs deux prédécesseurs s’inscrit bien dans la tradition rock issue des maritimes. Cependant, ne nous méprenons pas : il s’agit de rock aux teintes folk, et pas l’inverse. Keith Maclean (voix principale et guitare), Denis Mazerolle (guitare et voix), Nicolas Smith (basse, synthétiseurs et voix) et Philippe Drapeau (batterie) ne permettent à personne d’en douter, surtout lorsque leurs moments mélodiques font place à des instants fracassants, qui ne sont pas sans rappeler le punk des années ’80. D’ailleurs, durant certaines chansons, la voix particulière de Maclean s’apparente un peu à celle de Jello Biafra des Dead Kennedys. De longs solos de claviers et de guitares donnent un petit côté jam band à leur son et on ne peut s’empêcher de les imaginer au milieu d’un festival extérieur, en train d’offrir un moment de rock sale à une foule dansant sous les étoiles. Ce qu’on remarque surtout, c’est la maîtrise irréprochable de leur instrument par chaque membre. On a affaire à des habitués, cela s’entend et se voit à chaque chanson, alors que le quatuor semble complètement absorbé dans ses jams tonitruants. Si la foule avait été un peu plus nombreuse, j’aurais certainement parié sur la tenue d’un mosh pit en bonne et due forme.
En voguant à vélo à travers les nids de poules montréalais, je réalise avec joie que sur trois bands, j’ai eu droit à trois moments forts. Il y a de ces soirées… L’ironie, c’est évidemment que nous ayons été si peu à partager la magie d’un tel tour de force. Peut-être cela fait-il partie de la poésie de l’instant…
Pièce d’Ernie Coombs
13 Jan 2011
Ernie Coombs | Myspace Music Videos
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