Akhenaton et Faf Larage au Metropolis

 

Avant d’entrer au Metropolis, je me demande de quelle ampleur sera la foule ce soir. Depuis l’époque où la formation pionnière de hip hop marseillais IAM était au sommet de sa popularité, les années ont passé sans se ressembler. Cependant, pour la plupart des adeptes de rap francophone, IAM demeure, d’un album à l’autre, ce qui se fait de mieux dans le genre. La question que je me pose en entrant, donc, c’est si les fans d’IAM se déplacerait pour un tiers du trio de emcees, le génial Akhenaton, accompagné pour l’occasion d’une autre grosse pointure de Marseille, l’imposant Faf Larage.

Peu après avoir passé le portier, mon ami et moi-même balayons la salle du regard. Il est encore tôt, et il n’y a qu’un petit groupe de personnes agglutinées près de la scène. Les irréductibles. Peu à peu, cet essaim se gonfle jusqu’à atteindre une dimension étonnante lorsque le rappeur de Rouyn-Noranda Anodajay prend place sur scène. Ne le connaissant pas vraiment, je ne sais trop à quoi m’attendre. Il est entouré par une belle bande : un certain DJ Horg aux platines, ainsi qu’une vocaliste, un joueur de basse/contrebasse/interface MIDI et un batteur. Il ne tarde pas à habilement réchauffer la foule avec ses rimes intelligentes sur des beats lourds et mélodiques et sa présence énergique, qui dégage à la fois confiance et humilité. Vu le nombre de bouffons bêtes et matérialistes qui composent une grande partie de la scène hip hop québécoise, le côté sans prétention de la prestation d’Anodajay est rafraîchissante, elle fait du bien. Les bons moments incluent la chanson Sept, une pièce qui souligne la relation particulière du emcee avec le chiffre 7 (il est né le 7 juillet ’77), ainsi qu’une pièce sans refrain dans laquelle le public a droit à trois couplets; un dont quasiment tous les mots contiennent la syllabe « con », un autre où la syllabe « san » est à l’honneur et un dernier truffé de la syllabe « tan ». On sent également beaucoup d’excitation lorsque Koriass, Samian et Dramatik débarque sur scène avec des drapeaux à l’effigie de « 7ième ciel », la maison de disque fondée par Anodajay. Ils arborent une énergie désarmante dans leur interprétation musclée de 7ième régiment et la foule s’en réjouit visiblement.

Bien que tous sont déjà convaincus par cette première partie du tonnerre, nul ne peut camoufler sa propre excitation quand Anodajay rappelle qu’il a effectué une reprise de La bitt à Tibi, classique bien connu du folklore québécois, qu’il a intitulée Le beat a Tibi. « Pour ceux qui s’en rappellent, j’ai eu la chance de collaborer avec Monsieur… RAOUL DUGUAY!!! » clame-t-il alors que Raoul lui-même entre sur scène, flottant dans une ample chemise jaune! Chaque spectatrice, chaque spectateur est estomaqué(e), ne pouvant croire à ce tour de force. Évidemment, DJ Horg balance le beat aussitôt, et la chanson s’entame : « Moé, j’viens d’l’Abitibi, moi j’viens d’la bitt à Tibi, moé j’viens d’un pays qui’est un arbre fort… », la foule au grand complet accompagnant Duguay, Anodjay et toute la bande sur scène. Après chaque couplet où hip hop et folklore se marient à merveille, le refrain riche en « OoO oOo » est livré par Duguay, qui est absolument ha-llu-ci-nant. Le vieux routard ne permet pas de douter qu’il est en pleine forme vocale, lui qui termine la pièce dans un solo de voicejamming et de jodle dont lui seul est capable. C’est sur ce moment on-ne-peu-plus puissant que se termine la première partie, devant un public ébahi par ce qui vient de se passer. On sent les gens impressionnés, mais aussi un brin émus.

Après un bref interlude, la scène devient sombre, les cris fusent de toutes parts, l’enthousiasme est palpable. Les deux DJs (un aux platines, un à l’interface analogue MPC) s’installent, lancent des rythmes fracassants aussitôt arrivés derrière leur instrument respectif. Puis, c’est avec un sourire chaleureux plaqué sur le visage qu’Akhenaton fait son entrée, suivi par Faf Larage, son ami de longue date. Je me retourne un instant : le Metropolis est maintenant rempli, la bande que nous étions s’étant transformé en véritable horde. Une horde bruyante, d’ailleurs. Akhenaton, aussi surnommé Sentenza, avoue que pour un des DJs, c’est un premier arrêt à Montréal. Il ajoute : « Tu vois, on t’avait dit que c’était fou, ici! ». Évidemment, cela a tôt fait d’affoler la galerie et les exclamations redoublent de vigueur.

Sans tarder, les salutations font place à la musique, alors que le duo s’élance dans une pièce de l’album We Luv New York, un opus paru cette année, dans lequel les deux emcees rendent hommage aux débuts du hip hop dans les rues newyorkaises des années ’80 et ’90. Bien que ce soit pour faire la promotion de cet album qu’ils sont là, n’allez pas croire que les deux géants du hip hop se contentent de jouer des pièces qui en sont issues. En effet, dès les premiers morceaux, toute la salle entonne : « La garde meurt mais ne se rend pas! » dans un élan d’allégresse doublé d’une petite dose de nostalgie. Tout au long de la longue prestation du duo, on entend des pièces sorties aussi bien des albums solos des deux rappeurs, que des compilations de rap français (Chroniques de Mars, entre autres) et des albums d’IAM. À défaut d’avoir toute la bande habituelle sur scène avec eux, les deux artistes rappent parfois quelques couplets de chansons qui en comportent normalement plus (les autres étant interprétés par d’autres qu’eux), dans la plus pure tradition du hip hop, qui veut qu’on interprète seulement ce qu’on a écrit. Lorsqu’ils quittent la scène initialement, les deux Marseillais reviennent rapidement afin d’interpréter quelques chansons supplémentaires. Le rappel prend fin dans la joie la plus totale, alors qu’AKH livre sa moitié (durant environ cinq minutes sans refrain) de l’épique Demain, c’est loin à une foule reconnaissante.

Puis, comme le veut l’habitude au Metropolis, le rappel prend fin et on tente de faire comprendre au public qu’il est temps de quitter les lieux en jouant une musique d’ambiance. Pour les adeptes sur place, il n’en est pas question. En effet, la foule entame l’hymne marseillais repris par IAM à leurs débuts : « Ce soir on vous met! Ce soir on vous met le feu! », avant de hurler le fameux « Ohé! Ohé, ohé, ohé! Oooohé, oooo-ooohé! » sans vergogne. C’est long, on commence à ne plus y croire. Puis, c’est en disant : « Vous êtes des malades, vous êtes des malades! On était dans la douche! » qu’Akhenaton revient sur scène, suivi d’un Faf Larage qui sourit d’un air émotif. Les DJs offrent à la foule le beat de Petit frère, classique d’IAM dont Akhenaton rappe deux couplets avant de quitter, pour de bon cette fois.

Assurément, Marseille n’a rien perdu de toute la couleur qui a toujours fait du hip hop qui en provient un des meilleurs sur la planète. Tout un show.

 

 

Album We Luv New York, en vente en ligne au Me-label.com.

Site web officiel d’Akhenaton : http://www.akh-official.com/

MySpace de Faf Larage : http://www.myspace.com/faflarageofficiel